"Moria no good"

Publié le par Stratis Balaskas

La catastrophe des camps de réfugiés tient en peu de chiffres.

Selon le ministère grec compétent, le nombre de réfugiés accueillis dans les centres d'accueil et d'identification des îles du Nord de la Mer Egée était, le 26 septembre 2019 : 

Lesbos : 12 503, pour une capacité de 3 000

Chios :     3 595, pour une capacité de 1 015

Samos :   5 548, pour une capacité de  648

Leros :     1 492, pour une capacité de  860

Kos :        3 136, pour une capacité de  812

 

Cet été 2019, des centaines de réfugiés débarquent tous les jours et le transfert sur le continent se fait au compte goutte ...

 

Voici un reportage au centre d'accueil de Moria (île de Lesbos)

 

Par Stratis Balaskas

 

 

Le camp installé à l’intérieur et autour du Centre d’accueil et d’identification (KYT) de Moria,

qui fait l’objet de tant de controverses, est la deuxième plus grande agglomération de

Lesbos après le chef-lieu, Mytilène. Situé à un kilomètre et demi du village de Moria, qui

compte un petit millier d’habitants, et à neuf kilomètres de Mytilène, qui en compte environ

35000, ce camp, avec près de 13000 habitants, a rendu le nom de Moria « célèbre » dans le

monde entier.

 

Non, bien sûr, que Moria ne mérite pas d’être connue. Riche de sites archéologiques

importants, d’une population hospitalière et d’une architecture traditionnelle unique, ainsi

que de nombreux autres atouts, Moria aurait pu constituer une destination universelle. Pour

mille autres raisons que celle qui l’a finalement fait connaître au monde.

 

 

Peu de gens savent que le camp a été installé sur un terrain anciennement occupé par le

bataillon 296, qui a existé jusqu’à la fin de l’année 2010 - bataillon connu de milliers de

jeunes qui y sont passés depuis sa création, à la fin des années 1970, jusqu'à décembre 2010.

 

Au vu des flux de réfugiés qui arrivaient, et avant que ceux-ci ne prennent des proportions

énormes en 2015, le camp désaffecté avait été choisi pour héberger une structure d’accueil

pour les personnes qui, fuyant les guerres et la misère en Orient, débarquaient sur les côtes

de Lesbos.

Après avoir subi un nombre incalculable de changements de dénomination, il s’est

démesurément agrandi, au point d’accueillir aujourd’hui 13000 personnes, chiffre record de

toute son histoire.

Avec des infrastructures d’hébergement prévues pour 3000 personnes et des installations

sanitaires suffisant tout au plus pour 5000, le camp s’étend actuellement au-delà du Centre,

dans des oliveraies couvrant des dizaines d’hectares.

 

 

La partie du camp extérieure au Centre (KYT) regroupe environ 8000 personnes qui vivent

dans des tentes prévues pour l’été et des cabanes munies d’auvents fournies par le Haut-

Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) - ainsi qu’un incroyable réseau de fils

électriques en « toile d’araignée » qui amènent le courant partout. Ces baraquements

abritent des milliers de personnes et sont reliés entre eux par un réseau de sentiers où l’on

se perd littéralement.

 

On y rencontre des femmes qui cuisinent, des enfants qui jouent avec des jouets mis au

rebut ou fabriqués de manière improvisée, des hommes qui préparent leurs cabanes en vue

des jours pires encore à venir…

 

 

Parmi les objets les plus précieux, au camp, figurent les vieilles palettes qui « isolent » les

sols en laissant passer l’eau de pluie par-dessous…

Entre les baraquements, on trouve aussi des « professionnels ».

Réfugiés, migrants, demandeurs d’asile qui s’efforcent de gagner ici le salaire de la journée :

une ville dont les habitants ont les mêmes besoins que n’importe quel autre être humain.

 

 

Coiffeurs ambulants, vendeurs de pittas fabriquées dans des fours qu’ils ont construits eux-mêmes,

femmes de Syrie qui font des conserves d’olives salées dans des bouteilles en

plastique avec des olives provenant des terrains alentour, vendeurs de vêtements qui

s’approvisionnent dans des magasins chinois ; un petit marchand - dix ans peut-être - qui

tient un « magasin » où il vend les blousons de son père.

Et des commerces de fruits et légumes : d’innombrables épiceries, parce que les êtres

humains ont besoin de manger…

 

Leur sujet de plainte permanent, quand on parle avec eux : l’insuffisance de nourriture.

Leur souhait permanent : partir, et aller en Allemagne.

Leur leitmotiv, depuis des années désormais : « Moria no good ».

 

Moria était « no good », qu’il y ait eu peu ou beaucoup de gens, qu’ils aient vécu sous tente ou dans des lieux d’hébergement.

Elle sera toujours « no good », même si elle devient un jour très bien.

Car Moria est le tremplin duquel toutes ces personnes veulent s’élancer vers un ailleurs…

 

 

Le ramassage des ordures aussi est difficile.

Les déchets s’accumulent.

Des milliers et des milliers de bouteilles d’eau, utilisées et réutilisées pour des myriades

d’usages, et pour finir jetées dans un fossé.

Tous les déchets ramassés par les employés et les bénévoles sont laissés sur la route entre

les terrains agricoles où se trouvent les tentes et les grillages du KYT.

 

Au milieu des déchets jouent des enfants, des milliers d’enfants. On estime qu’environ 35%

de la population du camp est constituée d’enfants de moins de douze ans. Dont une infime

minorité est scolarisée où que ce soit.

Parmi ces enfants, beaucoup sont nés à Lesbos.

On rencontre beaucoup de femmes tenant des enfants nouveaux nés dans leurs bras.

 

Et aussi de nombreux invalides. On se demande pourquoi tant de personnes n’ont plus

qu’une jambe.

Pourquoi il y a autant de jeunes paraplégiques en fauteuil roulant.

Et puis on se rappelle que beaucoup d’entre eux viennent de pays en guerre. L’un d’eux, qui

se déplace sur une jambe à l’aide de béquilles, voyant les regards qu’on lui jette, saisit notre

perplexité : « Mines, my friend. » (« Les mines, mon ami. »), nous dit-il.

Eh oui, ces pays où la guerre fait rage…

 

Les grillages du KYT, donc : des milliers de trous - le mur de fil de fer du KYT est troué de

toutes parts. Bien plus de gens entrent et sortent par les trous que par les portes surveillées.

Et les gardes - de toutes sortes, mais policiers pour la plupart - se sont résignés à l’idée de

surveiller des portes dans une ville criblée de trous…

 

A l’horizon, au-delà des tentes - image rayée de fils électriques - s’étend l’autre Moria. Le

village dont les habitants, se sentant parfois mal traités, sont amers et déçus… Voilà la vraie

Moria.

 

L’agglomération constituée par le KYT, quel que soit le nom qu’on lui donnera dans un avenir

proche ou lointain, sera une autre ville, inscrite dans l’histoire de l’Europe, de cette autre

Europe à laquelle semblent donner naissance les déplacements de populations en cours.

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Traduit du grec par Sylvie.

Original : https://kinisienergoipolites.blogspot.com/2019/09/moria-no-good.html

 

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Notre association aide ces camps par l'intermédiaire du dispensaire autogéré d'Elliniko qui recueille les dons, les trie et les expédie aux dispensaires et aux hôpitaux.

Voir les articles de notre page "Donner"  

 

 

 

 

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